14.3.06

The Sound of Music

"Fred Gaisberg long ago noted that "the velvet tone of Kreisler's violin, for some unknown reason, was best in those old records and has never been recaptured by the electrical process." He added that "in some ways acoustic recording flattered the voice. A glance at the rich catalogue of that period will show that it was the heyday of the singer." [...] Mackenzie wrote of the new microphone-made records, "I do not believe that any audience could sit and listen nowadays to hours of electrical recording and remain sane."

Débat disque vinyle contre CD audio ? CD audio contre SACD ? Que nenni. Débat entre tenants de l'enregistrement "analogique" et enregistrement "électrique". L'enregistrement analogique, c'était l'enregistrement direct: un chanteur, l'aiguille qui vibrait et traçait directement le sillon. Et l'enregistrement électrique, c'est l'arrivée du microphone !

Petite perle trouvée dans "The producer as composer: shaping the sound of popular music", court et passionnant bouquin de Virgil Moorefield sur le rôle du producteur et du studio dans la musique du XXième siècle, édité chez MIT Press. Très intéressant parce qu'il montre bien les grandes lignes de fracture dans les manières d'appréhender le studio, et comment tout le problème a toujours tourné, selon sa belle formule, entre le studio comme "illusion of reality" (faire croire à un son réel, un enregistrement en salle de concert) et la "reality of an illusion" (élaborer des sons 'impossibles').

Un des grands intérêts du livre de Moorefield est de réussir à retracer l'évolution du rôle du producteur et du studio, du passage d'un rôle purement technique à un rôle artistique, et de prendre le temps de décrire les grands jalons de ce chemin. On passe par des figures de 'grands' producteurs, d'un Phil Spector ou George Martin qui ont les premiers fait vraiment sauter la barrière du 'morceau' réel, en concevant des morceaux comme des strates de sons, changeant les équilibres (le fameux 'Wall Of Sound' de Spector). On voit apparaître les premiers "artistes/producteurs" aussi doués comme instrumentistes que comme spécialistes du studio, dont Brian Eno et Zappa sont de bons exemples, et on finit sur l'industriel, le rap, l'electronica, ou finalement l'instrumentiste finit par disparaître.

Autres passages passionnants: les dissections de morceaux représentatifs de différences tendances, et c'est jouissif de réécouter "Good Vibrations", "My Life in a bush of Ghost" ou "Mr. Self-Destruct" tout en lisant le commentaires d'un spécialiste qui met le doigt sur ce son bizarre qui est finalement un orgue-piano curieusement mélangé, ce son de basse de Reznor bien trop en place pour être honnête, ou les techniques de collage au quart de millimètre d'un Eno et Byrne datant de quelques années avant les premiers sampleurs et multipistes numériques.

"Reznor has paradoxically embraced all things digital, while at the same time recuperating the digital keyboard and the technology it is associated with as directly and instinctively connected to the performer. This primary and primal connection is essential to rock, and again explains Reznor's impact: there is a ghost in the machine, and he's not very nice."

12.3.06

Blade Runner, par beau temps

Court "essai" (enfin, pas vraiment, voir plus bas) de Mike Davis, l'auteur du formidable "City of Quartz": "Au-delà de Blade Runner: Los Angeles et l'imagination du désastre". Mike Davis remarque ironiquement que L.A. est peut-être la seule ville a avoir son cauchemar officiel: le monde sombre et corrodé de Blade Runner. En fait, nul besoin d'aller piocher dans un futur aussi différent pour trouver le vrai mauvais rêve de L.A.: Mike Davis analyse les tendances lourdes du Los Angeles d'aujourd'hui et explique les chocs frontaux passés et à venir: "guerre" sociale de faible intensité permanente, paupérisation des vieilles banlieues au profit de villes nouvelles plus lointaines, système carcéral dont l'explosion a été provoquée et entrenue, paranoïa sécuritaire, etc. Court, édifiant, - et exagéré: Mike Davis est un sociologue engagé et ne s'en cache pas une seconde-.

Ce qui m'énerve, par contre, c'est la petite mention au début du bouquin: "Beyond Blade Runner" constitue le chapitre 7 du livre "Ecology of Fear" publié en 1998". Bref, ce qui se fait passer pour un nouvel essai n'est qu'un digest aux ciseaux du dernier bouquin de Davis.
Si l'on rajoute que "City of Quartz" avait été publié en France avec un chapitre de moins par rapport à l'original, Mike Davis n'est pas vraiment bien traité en France. Grmf.

8.3.06

Sur la pile

Trois nouveaux livres sur la pile, pas si différents, juste feuilletés pour le moment.

"Fantasy Architecture: 1500-2036": le catalogue d'une exposition anglaise sur des bâtiments rêvés, de l'urbanisme imaginaire, des utopies très séríeuses. Cela va de pures visions, comme la chapelle de Ronchamp imaginée en ruine romantique, ou bien d'immenses cathédrales urbaines, en passant par des projets délirants de gratte-ciels. Très belle iconographie, et avec l'excellente idée de ne pas s'être cantonné à une pléthore de projets contemporains et d'avoir trouvé des perles dans des gravures du XVIII/XIXème. Tombé là dessus via le toujours intéressant BLDGBLOG.

Ensuite, deux livres sur la face industrielle de New-York: "New York Underground" et "Invisible New York: The Hidden Infastructure of the City". Ce dernier est un recueil de superbes photographies de l'infrastructure de la ville: stations électriques en ruine, tunnels d'alimentation en eau et chambre des vannes, squelettes métalliques d'immenses hangars à terre, chambre des cables des ponts suspendus de Manhattan. Le premier, "New York Underground" est plus un bouquin de passionnnés, à la fois exploration et encyclopédie du New York souterrain, un peu à la façon de l'excellent Atlas du Paris Souterrain, peut-être en un peu plus brouillon et marginal, et comprenant du coup quelques amusants recoupements avec le "Invisible New York" très officiel.
Ce n'est pas une mauvaise chose de voir sortir deux bouquins récents et richement illustrés sur ce sujet: les auteurs de l'un et de l'autres précísent que bien des lieux photographiés sont maintenant inaccessibles ou scellés depuis septembre 2001.

2.3.06

Et pourquoi l'abbaye en montagne ?

"J'ai écrit un roman parce que l'envie m'en est venue. Je pense que c'est une raison suffisante pour se mettre à raconter. L'homme est un animal fabulateur par nature. J'ai commencé à écrire en mars 1978, mû par une idée séminale. J'avais envie d'empoisonner un moine."

Umberto Eco, Apostille au Nom de la rose


DADVSI

Copie d'un (long) commentaire envoyé sur le Big Bang Blog

Je suis dans une situation désagréable. Je ne suis convaincu ni par le modèle que DADVSI essaie de mettre en place aux forceps, ni par la licence globale.

L'indigence des arguments de la plupart des artistes sur le fameux site du ministère n'est guère contestable. Mais certaines défenses de la licence globale qui sont peu ou prou une volonté de légaliser le statu quo ne me satisfont pas plus.

Explications: Oui, DADVSI est un projet truffé de pièges. Réaffirmation du droit à la copie privée mais accompagnée d'obligation de le faire dans le cadre des dispositifs anti-copies, flou sur les dispositifs de contrôle, élaboration opaque, surreprésentation des points de vue pro-DADVSI dans le 'débat' officiel, etc. Quant à l'interopérabilité que promeut DADVSI, il est clair qu'elle est à comprendre du point de vue des acteurs de ce marché. Le fait qu'un store comme l'iTMS ou un lecteur comme l'iPod atteignent une part de marché aussi importante au détriment des FNAC Music ou Virgin Music est évidemment un énorme problème pour les FNAC/Virgin/autres. Leur attitude dans le débat laisse à penser qu'ils ne seraient pas contre réussir à passer par une voie législative pour retrouver le terrain perdu, en imposant l'interopérabilité des DRM, et avec cette notion de l'interopérabilité - par accords contraints par la loi entre grands acteurs - est assez loin des préoccupations des clients finaux: pouvoir accéder à une oeuvre depuis d'autres applications ou systèmes (Linux, et autres), pouvoir accéder à une oeuvre de différentes manières (un DVD, mon lecteur vidéo portable, et - qui sait - à l'avenir ma télévision ou chaîne HiFi non DRM, etc). Sur ce dernier point, la décision récente de la cour de cassation est assez effrayante. Et jamais dans l'argumentaire des majors comme de Fnac/Virgin la possibilité de stores vendant des contenus non-DRM - et donc interopérables per se - n'est discutée.

Car il existe des stores vendant du contenu non DRM, au niveau d'un ou de regroupements de petits labels, Bleep en est un exemple. Le modèle est-il généralisable ? Peut-être, mais probablement pas. Bleep, et les quelques rares autres s'adressent à des publics restreints, musique électronique très spécialisée pour Bleep, ou fans de la mouvance King Crimson pour DGMLive, et des contenus souvent éloignés de ce qui est disponible en support classique: archives exhaustives de concerts, séances de répétitions. Et l'on peut penser que la clientèle de ces magasins partage beaucoup de caractères des premiers à avoir découvert Napster: des passionnés de musique, pour qui l'argument "j'écoute et j'achète le CD" tient probablement plus que pour le 'public' de la généralisation du P2P actuelle. Est-ce généralisable aux stores 'globaux' ? J'aimerais avoir foi dans le civisme et à l'honnêté foncière des gens, mais je n'y crois pas un seul instant, car le pli est pris. Inclure quelqu'un du bout du monde qui se connecte à une machine dans la définition de 'cercle privé' n'est pas très intéressant en soi. Cela permet certes une discussion juridique amusante, mais éthiquement, je refuse l'argument.

Alors, licence globale ? Peut-être. Finalement, cela n'est en soi guère plus choquant et arbitraire que la célèbre taxe sur les supports. Plusieurs points m'effraient. D'abord, la licence globale prône un changement très brutal de la situation, mais en s'attaquant plus aux symptômes qu'aux causes.

Mais supposons que la licence globale soit mise en oeuvre. Sur quel principe se fera le reversement ? Le plus probable est que les sociétés de gestion des droits - SACEM ou autres - en soient chargées. Cela fait plusieurs années que les sociétés de droits sont pointées du doigt pour l'opacité de leurs pratiques (y compris par un rapport parlementaire si je ne m'abuse), et manifestement un des problèmes récurrents est le biais vers les 'gros' artistes. D'autres part, je ne suis pas sûr que les bases statistiques du reversement actuel (playlists radios, musique live, etc) soient applicables au trafic P2P où un phénomène de "longue queue" semble avoir lieu. Impact potentiel ? encore plus de biais à l'encontre 'des petits'. Comment faire autrement ? Une possibilité serait d'avoir une analyse ouverte, publique du traffic pour minimiser ce biais. Belle possibilité, mais qui se heurte à deux problèmes. Le premier est que paradoxalement, on retrouve une politique de flicage des échanges. Vertueuse certes, mais qui sera difficile à faire avaler. Le second, plus génant, est que je ne crois pas une seconde à la bonne volonté des majors et des sociétés de droits dans ce domaine, ou plus exactement, je leur fais totalement confiance, dans le cas improbable d'une licence globale, pour garder un maximum de contrôle et paradoxalement, tirer probablement plus profit de la situation que les 'petits' artistes et 'petits' labels (petits en termes d'exposition, d'audience ou de revenus - et pas petits en talents, évidemment). Autre point: les plateformes légales, malgré les problèmes que l'on connait ont ceci d'intéressant de placer sur le même plan 'petits' et 'gros'. Même facilité de trouver un morceau. Même prix. Plus facile d'entrer sur un de ces stores pour un petit label indépendant que d'être distribué correctement en magasins, d'avoir facilement des chiffres ventes fiables (ce qui n'est pas toujours facile dans le monde réel) ça aussi c'est un acquis facile à perdre.

Et c'est cela qui me soucie: les petits (artistes et labels sont toujours et de plus en plus, dans des situations économiques précaires. Je n'ai rien contre un bouleversement comme la licence globale (et tout pour, même, dans un monde idéal). Et je sais que tout système est perfectible et améliorable au cours du temps, mais si la licence globale veut dire que pendant les premières années, les seuls à en souffrir vraiment et courir les risques sont les petits labels et artistes indépendants, car eux seuls n'auront pas les reins pour tenir le choc, alors non, pragmatiquement, je serais contre la licence globale. Et je me place dans le cas favorable où les problèmes des 'petits' seront reconnus, et leur voix entendue, ce qui me semble démesurément optimiste.

Le P2P est un système qui 'fonctionne', si l'on considère son objectif de distribution massive de fichiers. Il est tentant de sauter quelques étapes et dire qu'une légalisation du P2P permettrait de contourner les blocages des majors et d'avoir une nouvelle économie de la musique qui 'fonctionne' aussi bien que le P2P.
Certes, mais sur quelles bases, quels chiffres ? Comment avoir des certitudes raisonnables avant l'acte sur la viabilité du nouveau modèle pour les différents acteurs ? Je ne dis pas que c'est impossible, je pense juste que parler de licence globale sans envisager le plus sérieusement possible ces aspects bassement matériels, c'est jouer aux apprentis sorciers, et risquer d'être aussi irresponsable que le sont maintenant les grands labels.

Car un des problèmes majeurs c'est l'attitude des labels, des grands labels. Quand on voit les problèmes de Johnny ou Jean Ferrat, la situation juridique de leurs oeuvres, les bras de fer avec leurs maisons de disques, on a froid dans le dos en pensant à la sujétion qui doit être celle des artistes qui n'ont même pas l'atout de leur renommée et leurs moyens, dans ces grosses structures. Ou bien le choix actuel des majors de concentrer un maximum de puissance de feu marketing vers quelques sorties, au détriment du travail de promotion, d'accompagnement et de distribution des autres artistes. Ou pour revenir sur les contrats, la captation des oeuvres par les labels (il est notable qu'un petit label comme DGM qui avait fait le pari de laisser le copyright et le contrôle des oeuvres aux artistes n'a pas atteint la taille critique pour assurer la viabilité du système). Voir aussi le coup de gueule, en 2000 de Courtney Love : "s'attaquer aux pirates ? ok très bien, commençons par les maisons de disque". Ou l'écart entre prix de revient et prix réel (CD et en ligne). Ou sur les prix en yoyo des CDs. Et les sociétés de gestion de droit ne brillent pas non plus d'ailleurs, hormis l'opacité: absence totale d'une offre légale adapté aux nouveaux médias comme les blogs, dispersion des droits.

On ne peut que maudire l'attitude des majors à l'époque de Napster première période: ils avaient à leur disposition un modèle qui permettait une vraie mesure de l'audience et donc des reversements équitables, un dispositif centralisé, une manière d'étiqueter le contenu de qualité, des abonnements, et se sont soigneusement tiré dans le pied en provoquant l'émergence du P2P.

Voilà mon dilemme. C'est rafraîchissant de découvrir d'autres manières d'aborder la licence globale, comme la solution de Bertignac, qui est un des rares à aborder le problème du bien bel éléphant dans le salon qu'est le téléchargement illimité.

Bref, je ne vois aucune solution réaliste, et je trouve ça effrayant. Je suis un tiède. D'habitude on les vomit. Tant pis.

Bigger than life

Il arriva un moment où, après que l'étripage Baker/Pottville se fut calmé, alors que les vingt ou trente derniers citrons de l'usine de volailles de Sodderbrook, Hessiens du Coupe-Gorge, trolls de Dowler Street et autres rats d'usine des quartiers est de Baker étaient fourrés dans les paniers à salade du shérif Tom Dippold et expédiés vers les abattoirs bourrés à craquer de Keller & Powell, que les feux d'ordures de Main Street avaient été détrempés et écrasés au milieu des ruines fumantes du Village des Nains, que le gymnase avait été noyé de gaz et envahi par une équipe d'agents de police des comtés avoisinants, mal équipés et plus que sidérés, que les pillages dans Geiger avenue s'étaient calmés, que l'émeute à l'angle de la 3e rue et de Poplar Avenue avait été maîtrisée, qu'une bande de conducteurs d'engins indignés de l'excavation No.6 d'Ebony Steed avait depuis longtemps rendu sa visite de représailles mal inspirées aux rats de rivière de la Patokah en une bruyante et lourde procession de pick-up Dodge, et que le reste de la communauté était si complètement enseveli sous ses propres excréments que même les journalistes de Pottville 6 durent admettre que Baker semblait attendre l'arrivée des quatre cavaliers de l'Apocalypse - il arriva ce moment où, dans cet ensemble braillard, tout ce qui restait de citoyens avertis et sobres dans le comté de Greene surent exactement qui était John Kaltenbrunner et ce qu'il signifiait.

Tristan Egolf, Le seigneur des porcheries - Le temps venu de tuer le veau gras et d'armer les justes



Ou: une des plus prodigieuses phrases d'ouverture de roman, gigantesque, homérique, jouissive, résumant tout le roman à venir. Et "le seigneur des porcheries" avec son récit plus grand que nature d'une âme forte mal née au milieu de ploucs du Midwest est à ranger à coté de la "Conjuration des imbéciles". Ulysse chez les éboueurs, Attila de la corn belt, vive John Kaltenbrunner, vive l'évangile des bouseux.

"Le seigneur des porcheries" après plus de 70 refus d'éditeurs américains, a été publié en France en 1998 par Gallimard, grâce à l'aide de Patrick Modiano - Egolf jouant de la guitare sur le pont des Arts, la fille de Modiano lui avait payé un café.
Tristan Egolf s'est suicidé le 7 mai 2005, il avait 33 ans.

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