16.11.05

Aran

Par la fenêtre, je vois un couple de faisans picorer sur la route qui brille de tous ses lacets inutiles. Quand je lui ai demandé la raison de ce tracé erratique, il m'a répondu qu'ici, autrefois, les chemins étaient empierrés par les femmes qui n'aimaient pas que le vent les décoiffe ; quand il tournait, elles en faisaient autant. Cette explication m'a entièrement satisfait. Les romains ne sont pas venus ici. Pas de Romains, pas d'urbs, pas de bornes milliaires, pas trace de ces systèmes qui réduisent la nature à des droites et à leur perpendiculaire.

Michael Hernon, le chauffeur, était un homme dans la quarantaine, laconique, courtois, précis, distant, avec cette distinction de vieux bois flotté qu'on trouve souvent dans les pays de vent.

Nicolas Bouvier - Journal d'Aran et d'autres lieux



Il y a une légèreté dans l'écriture de Nicolas Bouvier. Ni gourmandise de détails, ni jubilation béate de voyageur. Il plane sur ses pages une douce ironie, comme dans l'ouverture de ce Journal d'Aran, où il évoque dans un sourire le destin de ces moines irréductibles, trop druides pour Rome, trop prêtres pour ces terres battues, qui s'en iront évangéliser un continent bien moins aride et faire entendre raison jusqu'aux ours.

Ses mots sur les îles irlandaises me remettent en mémoire un voyage vers les hautes terres d'Ecosse, il y a plusieurs années, où nous notions avec amusement qu'avec le nord venait le froid. Et qu'avec le froid les soupes traditionnellement servies en entrée voyaient la taille des légumes qui y nageaient aller grandissant. Peut-être qu'à la pointe la plus septentrionale on aurait pu trouver une pomme de terre entière dans le bouillon.

Commentaires:
J'aime beaucoup l'écriture de Bouvier. Il est précis, érudit, mais effectivement sans jubilation... on sent le voyageur attentif et respectueux.
 
Oui, et ce qui m'a fasciné dans le "Journal d'Aran" par rapport à "l'Usage du monde" c'est de voir combien l'écriture et le récit de Bouvier s'est transformé. On passe d'un récit de voyage, certes décalé et tout en saveur à un canevas d'impressions, presque pointilliste, en petit coups de sondes qui donnent l'impression que seuls les souvenirs dignes d'évoquer correctement ces terres se doivent de figurer dans le récit.
 
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