13.8.05
Pourquoi je n'aime pas "La part de l'autre"
"Les hommes sont habitués à juger les êtres sur leurs actes, non sur leurs paroles."
"La part de l'autre" est un roman gonflé: que serait-il arrivé si en 1908, Adolf Hilter avait été accepté plutôt que recalé aux Beaux-Arts. Eric-Emmanuel Schmidt tente en fait deux sujets éminément casse-gueules simultanément, en retraçant la trajectoire des deux Adolf, le recalé, futur dictateur sanguinaire, et l'accepté, devenu peintre mineur dans une Europe qui ne connaîtra que des désordres de second ordre. Bref, à la fois un roman psychologique sur Hitler, et une uchronie intime.
En commençant "la part de l'autre", une vague gêne m'a saisi dès les premières pages, sans vraiment disparaître avant la cloture des deux trajectoires. Dans l'intéressant - et court - journal qui suit le roman, Schmidt admet espèrer en fait un malaise du lecteur, perturbé par la banalité des parts d'ombre, du risque de s'identifier au(x) personnage(s), particulièrement dans les premières années du récit. Dans mon cas, c'est raté: ma gêne a, je pense, plus son origine dans les choix du traitement littéraire que dans le sujet en lui-même.
Le problème de "la part de l'autre" est qu'il s'agit bien d'un (double) drame psychologique. Et qu'entendre la voix intérieure du personnage est très perturbant, pas à cause de la part d'ombre, du risque d'identification, mais simplement parce que le personnage historique et l'image commune est tellement énorme et écrasante qu'il m'a paru très difficile d'entrer dans l'artifice du roman. L'autre problème, et là l'auteur est un peu plus coupable, c'est de parsemer le texte d'allusions pas très finaudes. Par exemple, entendre le soldat de 14 parler de "solution finale" pour les rats qui infestent les tranchées est un anachronisme assez inutile et maladroit. De même, je suis assez peu convaincu par l'interprétation de certaines scènes "historiques" (comme les discussions avec Himmler), où la fibre psychologique est surutilisée, et bien mince. Je comprends le soulagement de l'auteur dans son journal d'avoir réussi à trouver un axe pour écrire un passage pareil, mais je reste plus que dubitatif sur le résultat.

Et pour la partie concernant l'Adolf H. ayant bien tourné ? Curieusement, ça ne m'a guère plus enchanté. La liberté était pourtant infiniment plus grande, mais là, il semble que ce sont les contraintes que s'est posé l'auteur de lui-même qui donnent du plomb dans l'aile à cette partie. Le premier écueil est qu'il fallait bien réconcilier un Adolf H. "positif", ayant vaincu ses démons avec le souci de continuer à montrer ces mêmes démons, pour garder le parallèle avec le double. Le personnage en ressort toujours un peu bancal, au bord de la chute. Là encore, la pression gigantesque de l'Hitler "historique" empêche presque d'entrée d'assimiler le principe de ce miroir positif. L'autre problème est sans doute que ce deuxième fil n'a pas vraiment d'enjeu: on voit un A.H. devenir peintre, connaître amours et deuils, trahisons et amitiés au bon vouloir du romancier. Son avenir ne nous importe pas tellement, puisque fort logiquement il s'agit d'un homme normal, intégré, justement sans vrai éclat. Le dernier souci de cette branche est que même s'il s'agit d'une uchronie, le jeu du "et si.." qui fait tout le sel de ce type d'entreprise est tout à fait secondaire et n'est vraiment utilisé qu'à la toute fin du roman.
Emmanuel Carrère a écrit un très bel essai sur les uchronies justement, Le détroit de Behring, où il remarquait que les auteurs choisissaient souvent ce genre par amertume, par la puissance d'un regret pour ce qui n'a pas été. Ce n'est pas vraiment le cas ici, le choix de l'histoire d'un double écrase l'uchronie.
Trois regrets finalement au fil de ma lecture: qu'Eric-Emmanuel Schmidt n'ait pas préféré raconter le double positif dans le même temps, les mêmes bouleversements, la lecture croisée aurait été peut-être un peu plus palpitante. Peut-être comme un personnage proche, très proche de l'état d'un Hitler en 1908 mais qui ne soit pas exactement un double, un embranchement. voire carrément une autre personne (un peu comme dans le Dictateur). Curieusement, le roman frôle cette possibilité quand l'étudiant accepté aperçoit dans la salle vide un recalé solitaire. Cela aurait peut-être aussi un peu adouci le poids du personnage "historique" sur le personnage positif.
Deuxième regret, et lié à la phrase du roman que j'ai posé en exergue: je ne suis pas du tout convaincu par l'idée d'entendre la voix intérieure des doubles. J'en comprends la logique, mais là encore, je l'ai ressenti plus comme un frein qu'autre chose. Je me demande si un roman plus narratif, simplement soutenu par les actes des personnages n'aurait pas suffit.
Troisième regret, et là on entre dans le subjectif total, je ne trouve pas que l'écriture d'Eric-Emmanuel Schmidt colle avec son sujet. Trop classique, trop riche, trop coulée. J'aurais préféré quelque chose de plus heurté, plus brut. Plus en phase.
Peut-être aussi suis-je victime de ma fascination pour cette époque et d'avoir trop lu de bouquins d'histoire là-dessus pour accrocher sur une transposition en fiction.
Bref, pour avoir un aperçu de la folie et de la banalité d'Hitler, la meilleure source pour moi reste l'extraordinaire biographie de Ian Kershaw.
Commentaires:
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Je ne suis pas là pour longtemps dommage.. mon commentaire sera donc bref et pauvre mais j'ai personnellement trouvé ce livre très bien. Je suis passionnée d'histoire, mais également de littérature, et bien que certains passages (comme les rats que tu as cité) ne soient pas très fins, il a fait preuve d'une très grande imagination et on sort de ce roman psychologique grandit, indulgent et l'on se rend compte à quoi la vie d'un homme tient... a un fil... Tu as le droit de ne pas aimer, mais de là à critiquer ainsi ce travail, c'est à la fois indécent et injustifié... après tout qui es-tu pour critiquer le monde d'un auteur et son interprétation? tu n'as pas aimé... je ne vois pas l'intéret d'en faire un article.
Enchantée de trouver votre critique. Je me sentais un peu seule à trouver Schmitt pas très bon comme écrivain...
J'avais été déçue par "Oscar et la dame en rose" dont "tout le monde" disait tant de bien, alors j'ai cédé et je lis "La part de l'autre" que les foules vénèrent.
Si l'idée est bonne, le talent n'est pas au rendez-vous.
Le style est pauvre, les situations caricaturales (la rencontre avec Freud! Quelle indigence. Si c'est ça une psychanalyse!)
L'image de la femme est stéréotypée, sexiste: Adolf H devient un "homme" grâce à Freud? Hop, au bordel. Puis il est amoureux d'une bonne sœur, puis une vierge s'offre à lui...
Je propose à EES d'aller vite commencer une psychanalyse parce s'il classe les femmes dans ces 3 catégories,(la pute, la sainte et la vierge) c'est que son œdipe est mal résolu.
J'aime encore mieux lire du Amélie Nothomb!
Lora (compagne, co-auteure et technicienne du blog d'Edouard)
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J'avais été déçue par "Oscar et la dame en rose" dont "tout le monde" disait tant de bien, alors j'ai cédé et je lis "La part de l'autre" que les foules vénèrent.
Si l'idée est bonne, le talent n'est pas au rendez-vous.
Le style est pauvre, les situations caricaturales (la rencontre avec Freud! Quelle indigence. Si c'est ça une psychanalyse!)
L'image de la femme est stéréotypée, sexiste: Adolf H devient un "homme" grâce à Freud? Hop, au bordel. Puis il est amoureux d'une bonne sœur, puis une vierge s'offre à lui...
Je propose à EES d'aller vite commencer une psychanalyse parce s'il classe les femmes dans ces 3 catégories,(la pute, la sainte et la vierge) c'est que son œdipe est mal résolu.
J'aime encore mieux lire du Amélie Nothomb!
Lora (compagne, co-auteure et technicienne du blog d'Edouard)
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