22.8.05

Music sucks (?)

Lu aujourd'hui un court essai de Theodor W. Adorno, "Le Caractère fétiche dans la musique", pris au hasard à la librairie (on peut faire confiance à "L'oeil du silence" pour toujours avoir de l'improbable sur ses rayonnages - 91 rue des Martyrs, hautement conseillé, plein de choses intéressantes sur le pop-art, des romans graphique, de l'alternatif, de l'introuvable, des avant-gardes).

En fait, c'est un long article, assez ancien (1938!) d'un philosophe et musicologue sur le déclin du goût musical. Et à en croire Adorno, il y a de quoi se lamenter: la musique populaire envahit le monde musical, au point que la vraie musique - classique - doit se réfugier dans une catégorie. La musique populaire c'est la commercialisation de la musique, les rengaines, la musique pour meubler, pour danser, la musique qu'on entend sans plus chercher à la comprendre, à la penser. La musique qu'on réduit (le fameux fétichisme) aux disques, aux instruments, aux instrumentistes, à des catalogues d'oeuvres ou de version.

Bref, c'est une lamentation pour la fin d'une époque, d'une manière de concevoir la musique comme une oeuvre de l'esprit, au sens noble, dont le plaisir que l'on éprouve est un plaisir érudit, intellectuel, respectueux de la construction plutôt que d'une simple mélodie sans grand intérêt.

Et c'est là où ça se gâte. Parce qu'en adoptant une définition aussi précise de la musique et de l'amateur de musique, Adorno se retrouve tout naturellement à tirer à vue sur tout ce qui s'en écarte (même Schoenberg n'est pas épargné), et la musique "populaire" n'est donc forcément qu'un affadissement honteux de la Grande Musique, préparée par des arrangeurs putes pour flatter les instincts les plus bas du public. Du coup, une bonne partie de l'essai est réservée à démontrer l'inanité même de l'existence du Jazz, et à l'imprécation contre des auditeurs représentatifs de ce nouvel ordre musical.


Extraits choisis:

Le masochisme de l'écoute, qui caractérise surtout le rapport des masses au jazz [...]
Ce sont des « chics types », à l'aise en toute occasion, toujours prêts, en société, à se mettre à danser du jazz avec une précision de machine; le jeune, devant une station-service, qui chante ou sifflote ses syncopes, décontracté, en faisant le plein d'essence, l'expert, capable d'identifier tout groupe de jazz, et qui se plonge dans l'histoire de cette musique comme s'il s'agissait de la grande révolution. Il s'apparente le plus au sportif, sinon au footballeur lui-même, du moins au fringant supporter qui domine des tribunes. Il sait en remontrer et s'en fait une gloire; aussi connaisseur en whisky qu'en filles. Il est capable de briller en improvisant grossièrement, même s'il doit s'exercer au piano en cachette, pendant des heures, afin d'assembler des rythmes rebelles.
Ce qui est caractéristique, c'est cet intérêt qu'accordent les auditeurs, non seulement aux pièces instrumentales acrobatiques, mais au timbre particulier des instruments; un intérêt que renouvelle la pratique du swing et qui fait que toute variation - « chorus » expose de manière presque concertante une couleur instrumentale particulière : clarinette, piano, trompette. Souvent, cela va si loin que les auditeurs semblent se soucier davantage de l'interprétation et du « style » que d'un matériel qui les laisse indifférents.
Dans les partitions des succès à la mode, on trouve de curieux graphiques. Ils concernent la guitare, l'ukulele, le banjo - instruments pour enfants, comme l'accordéon des tangos par rapport au piano - et sont réservés aux musiciens qui ne savent pas lire les notes. Les dessins représentent le doigté qui convient à l'instrument. La partition que l'on doit interpréter de façon rationnelle est remplacée par des signaux optiques, par des panneaux de circulation musicaux, en quelque sorte. Naturellement, ces signes se limitent aux trois accords toniques fondamentaux et concluent tout développement harmonique.
Que la musique ait lieu, qu'elle soit entendue, cela se substitue au contenu. L'objet de l'extase, c'est son propre caractère compulsif. Elle a pour modèle les extases que déclenche le tam-tam de guerre des sauvages. Par son aspect convulsif, elle évoque la danse de Saint-Guy ou bien les réflexes d'un animal mutilé.

Et là, ce qui transparait, ce n'est pas grand chose d'autre qu'une haine cuite et recuite contre une manière différente de faire, vivre, écouter ou théoriser la musique que la sienne. On est bien loin de l'essai et de l'analyse théorique.

Evidemment l'extrait fait sourire en parlant de Jazz, en utilisant le vocabulaire Djeunz des années trente, mais si l'on s'amusait à remplacer "jazz" par des courants bien plus actuels et à dépoussiérer le style, on ne serait pas loin de diatribes bien familières. A trop vouloir défendre la musique contre la marchandisation, le capitalisme, et la facilité, Adorno tient un discours franchement réac.

D'où un vilain piège en deux morceaux pour le lecteur: sympathie pour la thèse initiale de la commercialisation croissante de la musique, du matraquage, de la montée en épingle du moindre "extrait célèbre", le tout aussitôt dynamité par une position dogmatique sur ce qu'est la vraie musique, en voulant raisonner par genre et sans admettre qu'à l'intérieur d'un genre, on trouvera du pitoyable et du génial. Et le lecteur se trouve bien embêté, à sympathiser pour la première partie de la proposition tout en étant bien énervé par la seconde.

Bref, heureusement pour Adorno qu'il n'a pas connu la musique électronique, le sampling, les métissages, un Philip Glass ou Bang on a Can réorchestrant Aphex Twin, la difficulté d'avoir une partition 'classique' pour "Music for 18 Musicians". Ou Mozart pour vendre du Riz.

Il y a quelques années, les remarques de Milan Kundera dans "Les Testaments Trahis" à propos du rock, aussi négatives que caricaturales, m'avaient aussi franchement refroidi. Ce n'est jamais agréable de découvrir le coté buté d'un grand auteur. On a envie de détourner les yeux, un peu gêné devant le spectacle pas très ragoûtant de l'essayiste postillonnant contre ce qu'il ne comprend pas, ne connaît pas, et qu'il n'a pas fait l'effort de découvrir.

Commentaires:
Quelques remarques :

- Adorno étant mort en 1969, il n'a pas connu la musique électronique, mais par contre il a vécu assez longtemps pour connaître le rock et certaines de ses variations : la pop britannique (Beatles, Stones, mods...), le psychédélique, et peut-être même le heavy blues, devenu heavy metal. Je serais donc curieux de savoir s'il a écrit un essai pour dire ce qu'il en pensait.

- Quand on lit la biographie de ce personnage, on se rend compte que sa position par rapport au jazz est plus compliquée qu'une simple posture réac. Au contraire, pour lui, c'est le jazz qui est éminemment réactionnaire, à cause de son rythme rigide et de ses motifs répétés sans arrêt. En plus, après la guerre, il s'intéresse à la musique atonale de Boulez en mettant en garde contre les "conservatismes" et les "dogmatismes", s'il on en croit Wikipedia (les mauvaises langues diront : charité bien ordonnée..., ou : faites ce que je dis, mais pas ce que je fais).

- Ce n'est pas le premier, ni le dernier, dont telle ou telle position sur un genre musical peut me surprendre ou me décevoir. Par exemple, j'étais un peu surpris que Nik Cohn exécute Led Zeppelin en une phrase (selon lui, ils ont "ramené le blues à un niveau de grossièreté jamais atteint"). Mais je préfère me demander pourquoi ils n'ont pas été touchés par tel ou tel groupe, ou genre, qu'ils exécutent. Ou plutôt, je me demande, au regard de leur expérience et de leur propre histoire, s'ils pouvaient vraiment avoir un avis différent. En quelque sorte, on peut se demander d'où vient le "malentendu". Dans le cas d'Adorno, philosophe et musicologue classique, travaillé par la barbarie et qui n'avait pas l'air d'aimer son époque, il était difficile de comprendre ce que le jazz pouvait avoir de bien.
 
Et quelques remarques aux remarques.

- Je me suis posé exactement la même question. J'ai fouillé un peu le web avant d'écrire cette notule, à la recherche de textes ou de citations d'Adorno mentionnant la musique d'après-guerre. Je ne suis tombé que sur quelques essais analysant la position hypothétique d'Adorno face au (rock, heavy, etc, cochez la case). Par contre, Adorno a eu apparement aussi des mots très durs sur l'idée d'utiliser des parcelles de musique populaire dans la musique savante, et tout en chantant les louanges de Bartok...

- Oui.. Son essai est assez clair sur les raisons de son refus du Jazz. Le Jazz est méprisable parce qu'il est "sans risque", se complaisant dans "a répétition de modèles bien établis, et l'irresponsabilité ludique qui en résulte". Bref, une musique "rationnelle", où il n'y a qu'à se conformer aux modèles établis. Ce qui est effectivement étonnant, c'est son refus d'envisager toute autre grille d'analyse, même quand il perçoit qu'il y a effectivement des structure d'un autre ordre.
D'ailleurs, il a à ce sujet une phrase assez amusante sur ce qui est probablement la "blue note": "tout accord extravagant doit être élaboré de telle sorte que l'auditeur puisse le prendre pour le substitut d'un accord « normal »; et tandis qu'il prend plaisir au mauvais traitement que la dissonance fait subir à la consonance"

- .. et non. En fait, je n'ai pas véritablement de problème avec le fait que quelqu'un comme Adorno, musicologue classique, élève de Berg, et qui pour reprendre tes termes, n'avait pas vraiment l'air d'apprécier son XXème siècle, n'aime pas le Jazz. Ni qu'il propose son analyse de la pauvreté artistique du Jazz ou des musiques populaires. Non, ce qui m'a perturbé c'est que justement quelqu'un comme Adorno franchisse un sacré pas en passant de son dégoût du Jazz (et là j'utilise dégoût à dessein, tant les adjectifs péjoratifs parsèment son analyse de ce genre) à des imprécations contre les jazzmen ou les amateurs de jazz. Comme si là, pour un philosophe, une ligne rouge avait été franchie, en passant d'une détestation théorique à une haine des individus coupables d'apprécier le genre honni. Malaise.
 
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